vendredi 12 avril 2013

2013-09-15 Allalinhorn

Saas-Fee le 14 sept 2012 14h30.
Nous sommes, André et moi, attablés dans le camion, occupés à dévorer en silence le plat de pâtes et jambon que nous venons de nous préparer. Après la folle descente que nous venons de faire depuis le sommet du Nadelhorn, nos jambes sont bien fatiguées et il nous faut reprendre des forces avant de remonter sur Britannia Hütte. Et oui, après les 4327m du sommet du jour, demain nous allons tenter l'ascension des 4027m de l'Allalinhorn par l'Holaubgrat après avoir passé la nuit dans le fameux refuge créé par la section britannique du Club Alpin Suisse.

15h10, 1778m. Nous voici devant la gare aval de l'Alpin-Express. Il nous faut faire la queue quelques minutes pour acheter nos titres de transport. Nos billets en poche nous embarquons à 15h25 dans la cabine du téléphérique, qui nous propulse bientôt à 6 mètres par seconde vers les sommets du Valais.

16h00, 2989m. Après une vingtaine de minutes d'ascension nous débarquons au Felskinn. Des panneaux indicateurs nous annoncent Britanniahütte à 1h30 de marche. Nous traversons en courbe de niveau le Chessjengletscher par un large chemin qui à l'approche du Egginerjoch longe de profondes crevasses.
Au col, nous optons pour la traversée au pied du Hinter Allalin qui dans les souvenirs d'André
est du même acabit que celle que nous venons de faire depuis le Felskinn. Malheureusement le glacier c'est retiré depuis son dernier passage et c'est un large chaos que nous devons franchir désormais.
Après environ trente minutes de progression difficile nous atteignons enfin la glace. Il nous faut alors chausser les crampons pour quelques dizaines de mètres avant de retrouver le terrain minéral à quelques encablures du refuge.


17h20, 3030m. Nous atteignons Britanniahütte. En arrivant au col une large vue sur les glaciers du Strahlhorn s'offre à nos yeux. Nous découvrons également sur la droite le parcours que nous suivrons demain vers l'Holaubgrat et l'Allalinhorn.
 Nous sommes épuisés!  Après nous être installés au refuge, je réunis mes trois restes d'allemand scolaire pour demander "zwei bier bitte" à l'aide gardienne qui ne parle pas un mot de français.  Nous attendons le souper à siroter nos bières tout en essayant de récupérer de nos efforts de la journée. Nous rejoignons nos couchettes sitôt après un copieux diner, pour une courte mais profitable nuit.

15 sept 2012.
4h30. C'est encore bien fatigué que je rejoins la salle commune du refuge après ce réveil "aux aurores". Celle-ci est plus calme que la veille et nous déjeunons tous en silence.
Il est 5h08 lorsque nous quittons Britanniahütte pour rejoindre à la frontale le glacier de Holaubgletscher par un petit sentier tracé au milieu des blocs. La nuit est calme, sans lune, sans vent, avec pour seules compagnes des myriades d'étoiles dans le ciel.
5h17, 2960m. Nous voilà sur le glacier, nous chaussons nos crampons et nous encordons. Deux cordées partent devant nous, nous leurs emboitons le pas. Plus aucune trace de neige ne recouvre la glace, nous évoluons en silence avec pour seuls repères les frontales qui nous devancent.
5h41. André tire à droite, abandonnant les petites lumières qui nous précèdent afin de suivre le fond du glacier et éviter les pentes raides aperçues la veille depuis la cabane.
5h55. Après avoir parcouru une vaste zone peu crevassée, nous serpentons désormais au milieu d'un dédale de vastes trous. Malgré la glace qui craque sous nos pieds, André trace son itinéraire imperturbablement. Je le suis mais en ce qui me concerne entendre le glacier "vivre" sous mes pieds me procure de drôles de sensations, je me sens vraiment peu de chose, perdu sur cette énorme masse de glace.





6h35, 3320m. Nous quittons le fond du glacier pour rejoindre l'arête. La pente est raide, la neige est poudreuse, la progression est difficile mais le jour se lève et comme la veille le soleil inonde de sa belle couleur orangée les sommets environnants.
Désormais nous avons en ligne de mire le petit pas d'escalade que nous aurons à franchir peu avant le sommet, le chemin est encore long.  

Avant de pouvoir rejoindre l'arête, il nous faut franchir une petite corniche. On jette le piolet par dessus, on plante les pointes avant des crampons dans la neige dure, un pas, deux pas, trois pas, l’obstacle est franchi! On reprend son souffle, altitude oblige, avant de continuer notre lent cheminement.

7h20, 3550m. Nous voilà sur l'arête, nous prenons le temps de boire quelques gorgées. Le soleil est là, il fait bon, ces quelques minutes de repos sont les bienvenues.
Voilà, la pause est finie, nous repartons lentement. Un enjambée c'est 20cm de gagné sur les 50000cm qu'il nous reste à gravir. Une enjambé c'est aussi une inspiration et une expiration. Cinq pas, cinq cycles respiratoires, un mètre de franchi, plus que 499m !

Nous avançons à ce rythme lent et régulier, derrière nous d'autres cordées suivent. Nous avons à peu près cette même cadence qui nous berce peu à peu. Dans ces moments notre corps souffre et essaie de s’économiser mais notre cerveau bouillonne. Il enregistre chaque image, chaque odeur, chaque son perçu et les grave au fond de notre mémoire. Voilà plus de six mois que nous étions là haut, André et moi, et bien des événements se sont succédés depuis, mais il me suffit de fermer les yeux quelques instants et de laisser mon esprit y retourner pour m'y revoir!

8h15, 3820m. Voilà, j'ai la fringale! Je la sentais pointer sournoisement depuis un moment mais André, 15 mètres devant moi, avance toujours sans prendre le moindre repos, c'est une vrai machine cet homme, une fois lancé rien ne l’arrête! Tant pis je pose le sac là, le terrain est sûr, je mange quelques fruits secs et je bois un coup. La corde se tend..., André a stoppé.  Je sors mon ravito tandis qu'il profite de cette pose pour prendre quelques photos, superbes:


    








Aller, courage! Encore cent mètres bien raides, le ressaut rocheux et puis on y est !

Eh.... Mais ils sont vraiment raides les derniers mètres avant le bas du rocher, il faut se montrer prudent d'autant plus que la glace est vraiment dure, les pointes des crampons la rayent à peine.


8h45, 3964m. Ce coup ci on y est: me voilà au pied du mur.  André est déjà parti devant, j’attends qu'il m'appelle pour attaquer cette première dalle. Elle doit bien faire 4 à 5 mètres de haut, et me parait bien lisse, d'ailleurs une corde fixe a été mise en place par les guides locaux pour en faciliter l'accès.
Ça y est, André m'appelle, il est au relais. C'est à mon tour!  Je sors les doigts des moufles et c'est parti! Là, une bonne prise de main, un autre ici hop....les pointes des crampons ripent sur la dalle avant d'accrocher une aspérité. Ouf, voilà cette première difficulté franchie mais je souffle comme un bœuf.  J'essaie de récupérer tranquillement tout en  rejoignant le relais, l'ascension ne présentant pas de grosse difficulté désormais.
Tandis que arrivé au relais j’attends qu'André soit sorti en haut du ressaut, deux aspirants arrivent derrière moi et passent quasiment en courant rejoindre le sommet... c'est beau une bonne condition physique et une bonne acclimatation.
La seconde partie de l'ascension ne présente pas de grosse difficulté non plus, seule une dalle inclinée, là aussi équipée d'une corde complique un peu la donne.

9h16, 3997m. En haut, tandis qu'André love la corde, je profite de la vue à couper le souffle, souffle déjà "cours" de surcroit. Mes doigts retrouvent la chaleur des moufles.




Hourra, je vois le Christ! Nous y sommes presque, plus que quelques mètres !


9h25, 4027m. André me laisse passer devant pour les derniers mètres.  Nous ne nous attardons pas au pied de la croix. Il y a du monde, un petit vent frais et nous avons faim. Un petit retour sur nos pas nous permettra de trouver un coin sympa pour casser la croute face au Cervin. 


9h55. Je me sens mieux, j'ai retrouvé un rythme respiratoire "normal" et la nourriture ingurgitée commence à faire son effet.  Nous attaquons la descente par la voie normale c'est à dire sur le flan sud-ouest de l'Allalinhorn,  donc  face au Matterhorn et au Mont-Blanc, grandiose!



En approchant le flan nord-ouest nous découvrons les pentes enneigées du Feegletscher dominées par une belle brochette de 4000, Alphubel, Täschorn, Dom, Lenzspitz, et au fond la pointe noire du Nadelhorn



10h20, 3826m. Nous arrivons au Feejoch. Ici deux options s'offrent à nous. La première consiste à descendre au centre du vallon en serpentant au milieu des crevasses, la seconde, plus exposée, réside à longer les pentes raides de l'Hinterallalingrat pour rejoindre directement le Mittel Allalin et la gare supérieure du Metroalpin. Nous optons pour la seconde, mais avant d'attaquer la descente un dernier coup d’œil vers le sud ouest s'impose...!


10h30 3800m. Voilà à peine quelques minutes que nous descendons que nous découvrons une superbe et vraiment  impressionnante crevasses qui s'ouvre, béante, d'un bout à l'autre du talweg.




La suite de la descente se passe sans soucis, toutefois vers 3700 un court passage dominé par quelques beaux séracs est un peu plus délicat à franchir. Nous n'y trainons pas

10h50, 3600m. Nous voilà sur les pistes de ski de Saas Fee. C'est une drôle de sensation que de descendre parmi les skieurs équipés comme nous le sommes de crampons aux pieds d'un gros sac sur le dos et un piolet à la main. Cela ne nous empêche pas d'admirer quelques beaux "jumps" sur le snowpark




 11h05, 3450m. Nous voilà devant la gare du Mittel Allalin mais avant de pénétrer dans ses entrailles nous allons nous installer quelques minutes au dessus de l'Hohlaubgletscher afin de voir d'en haut le chemin parcouru dans la pénombre et aux premières lueurs du jour.



 
Pour ne rien gâcher, notre point de vue nous offre en prime une superbe perspective de la face nord de l'Allalinhorn

11h30.  Après avoir côtoyé les sommets depuis deux jours, nous voilà sous terre pour une descente rapide, non pas vers les enfers mais vers la verdure et la douceur de la petite station valaisane de Saas-Fee


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